Habiter le trouble, vers un vernaculaire métropolitain
Matéo Narejos
Club ASAP 11
septembre 2026
Temps de lecture : 5 min
Je voulais repartir de l’intro de Louis pour proposer quelques éléments de complément et une ouverture possible au troisième et dernier point : la contre-production du mythe urbain.
La ville contemporaine néo-libérale peut être comprise comme un ensemble de plans, de règlements, d’infrastructures, de programmes et de flux. Bref une rationalité et l’architecture participe à cette organisation puisqu’elle vient spatialiser ces différents éléments.
Mais la ville ne tient pas uniquement par ses infrastructures puisqu’elle tient aussi par les récits que nous produisons à son sujet. D’ailleurs, elle est pleine de mythes. Le progrès, la modernité, l’attractivité, la reconquête d’un territoire, le quartier en transformation. Mais aussi de mythes plus ordinaires, les histoires que l’on raconte sur une rue, un bâtiment, un quartier ou ceux qui l’habitent. Ces mythes ne sont pas simplement des représentations qui viendraient recouvrir une réalité. Ils participent à la produire, notamment à travers les affects et les désirs qu’ils permettent d’organiser.
On peut se demander si l’architecture, puisqu’elle participe à produire les mythes de la ville, ne pourrait pas aussi être le support de nouveaux récits capables de remettre en question notre manière d’habiter ? C’est à partir de ce postulat que j’aimerais reprendre l’hypothèse d’un vernaculaire métropolitain.
L’idée de cette esthétique mystique est un état d’esprit, un art de vivre à part entière qui marque un rejet du lissage esthétique propre au capitalisme.
Pour le Pavillon de l’Arsenal, la chercheuse Margaux Darrieus a publié récemment l’ouvrage Vernaculaire métropolitain, dans lequel elle propose une définition du vernaculaire. Le vernaculaire désignerait ce qui échappe à la codification, ce qui se fabrique dans la quotidienneté d’un lieu, de manière spontanée, souvent sans architecte, à partir de pratiques, de traditions et d’une certaine culture d’habiter. Mais le terme de vernaculaire n’appartient pas vraiment au vocabulaire de la fabrication contemporaine de la ville.
«Le vernaculaire désigne ce qui échappe à la codification, ce qui se fabrique dans la quotidienneté d’un lieu, de manière spontanée, souvent sans architecte, à partir de pratiques, de traditions et d’une certaine culture d’habiter.»
Margaux Darrieus, Vernaculaire Métropolitain ?, Pavillon de l'Arsenal 2026
C’est ce qui rend l’expression « vernaculaire métropolitain » intéressante puisque oxymorique. Et c’est justement au travers de cette contradiction que l’on peut commencer à défier le mythe de la ville. Toujours en suivant Margaux Darrieus, le vernaculaire n’est pas seulement une forme. C’est une manière de fabriquer un environnement à partir de ceux qui le construisent et l’habitent.
Ici on peut alors introduire une nouvelle notion : le rite.
le mythe raconte, le rite fait
Un mythe devient efficace lorsqu’il est pratiqué et c’est ce que permet le rite. Répéter, transmettre, incarner un récit. Dans l’ouvrage La grande méthode, l’autrice Louisa Yousfi montre notamment comment le récit peut devenir une pratique de transmission au travers de la spiritualité, de l’oralité ou encore la culture populaire. Ces éléments sont le socle intangible d’une continuité et un monde commun (ici pour les personnes issus de l’immigration). On peut dire que le mythe raconte, le rite fait.
Se retrouver régulièrement.
Occuper un lieu.
Faire la fête.
Manifester.
Commémorer.
Jouer.
Manger ensemble.
Répéter une pratique.
Lorsque les gestes se répètent, ils commencent à transformer le rapport que nous entretenons avec un espace.
Une friche devient un lieu de rassemblement.
Un escalier devient une tribune.
Une rue devient un parcours de manifestation.
Un banc est ajouté.
Une clôture est déplacée.
Un passage est créé.
Le rite peut apparaître là où l’architecture ne l’attendait pas, et transformer l’architecture de son lieu.
L’enjeu n’est peut-être pas seulement de permettre à de nouveaux usages d’apparaître. Il est aussi de se demander ce que ces ouvertures rendent désirable. Dans une architecture entièrement programmée, les espaces indiquent ce que l’on doit faire, comment on doit circuler, où l’on doit rester, ce qui doit être privé ou public. Et donc on pourrait se dire que certains détails, certains seuils, certains espaces résiduels peuvent laisser une part d’indétermination.
Une marche peut devenir une assise.
Un seuil peut devenir un lieu où l’on reste.
Une structure peut permettre des usages qui n’étaient pas prévus.
L’architecture ne produit évidemment pas directement un désir. Mais elle peut participer à déterminer ce qui paraît possible et approprié.
Une relation architecture → possibilité → désir → usage → rite → mythe → transformation de l’architecture peut s’imaginer.
Le vernaculaire métropolitain ne serait donc pas un nouveau style architectural, ni une esthétique populaire à reproduire mais le processus par lequel une culture finit par produire des formes.
Dans cela, quel rôle doit prendre l’architecte ?
Il ne s’agirait pas de concevoir des espaces spécifiquement destinés à accueillir certains rites parce que dès que l’on programme le rite, on risque de perdre ce qui fait justement sa force, c’est-à-dire sa capacité à apparaître là où il n’était pas prévu. On peut se dire que l’enjeu serait plutôt de produire des architectures capables d’accueillir un imprévu. Des architectures qui laissent suffisamment de place pour que des pratiques apparaissent, qu’elles puissent se répéter, s’approprier un espace et éventuellement le transformer.
Pour réutiliser des notions citées dans les anciens clubs, l’idée du trouble (notamment de Donna Haraway) peut être utile. Elle propose de ne pas chercher immédiatement à résoudre le trouble, mais de « rester avec ».
Et justement la métropole est précisément faite de situations qui résistent à la clarification : superpositions, usages contradictoires, temporalités différentes, pratiques qui échappent à la programmation...
Les interstices urbains ne seraient donc pas simplement des espaces résiduels à combler, ils pourraient être les endroits où quelque chose commence. Et c’est peut-être cela, finalement, la contre-production du mythe. Ne pas partir d’un récit imposé pour produire l’espace, mais produire les conditions spatiales à partir desquelles d’autres désirs peuvent apparaître.
éviter la captation
Néanmoins, puisque le capitalisme néolibéral organise aussi les désirs, il sait également récupérer ce qui lui échappe. La fête alternative peut devenir un événement culturel. La friche occupée peut devenir une identité territoriale. Le lieu autogéré peut devenir une image de communication.
On obtient une nouvelle chaîne, symbolisant la captation des pratiques émergentes : pratique → récit → image → valeur
La question n’est donc pas seulement, comment permettre à de nouveaux usages d’apparaître mais comment permettre à ces usages de conserver suffisamment d’autonomie pour ne pas être immédiatement transformés en valeur ou en outil d’attractivité ?
Si, comme le montre Frédéric Lordon, le capitalisme ne s’impose pas seulement à travers des infrastructures économiques, mais aussi en organisant des affects, des désirs et des manières de percevoir le monde, alors la captation ne consiste pas seulement à récupérer matériellement un espace. Elle consiste aussi à transformer le sens de ce qui s’y passe.
Une architecture ouverte ne suffit donc pas. L’interstice peut être ouvert aujourd’hui et devenir demain un espace parfaitement intégré au projet urbain. La friche peut être laissée libre pendant quelques années, puis devenir un argument pour valoriser tout un quartier. L’ouverture architecturale suppose donc aussi des conditions politiques d’ouverture.

Le vernaculaire métropolitain serait alors peut-être moins une esthétique qu’une politique de l’architecture. Une manière de laisser la ville se transformer depuis ceux qui l’habitent, plutôt que de chercher à transformer ceux qui l’habitent pour répondre à un projet de ville. La contre-production du mythe consisterait peut-être à multiplier les lieux, où les pratiques et les rites s’exercent et que d’autres récits peuvent continuer à se construire.
Produire des architectures dans lesquelles d’autres manières de désirer puissent devenir possibles.
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