Profaner la ville rationnelle
Marie Frediani
Club ASAP 11
septembre 2026
Temps de lecture : 5 min
La métropole contemporaine s’est construite sur le postulat que seul ce qui est mesurable, optimisable et reproductible mérite d’exister. Hérité de la “modernité triomphante”, ce régime de visibilité a progressivement relégué légendes, rites et pratiques informelles au rang de résidus d’un passé dont la ville “réaliste” n’aurait plus besoin.
La fable semble toutefois avoir trouvé un moyen de s’y déployer, depuis les années 80, à travers une forme plus discrète : la légende urbaine. Là où le mythe rural circulait au grand jour, ciment d’une communauté qui y adhérait collectivement, la légende urbaine se transmet comme un secret qu’il faut découvrir seul, contre un collectif soupçonné de le dissimuler [une structure qui la rapproche du complotisme]. Ce déplacement, de la croyance partagée à la vérité individuelle et marginale, n’est pas un accident de la modernité tardive.
La ville qui ne se raconte plus
Jean-François Lyotard, dans La Condition postmoderne (1979), annonce ainsi la fin des grands récits légitimants*. Non seulement les métarécits politiques et religieux s’effondrent mais la capacité même de produire du sens collectif par le récit se trouve compromise. Ainsi, la ville d’aujourd’hui se construit sans histoires, convaincue de ne plus en avoir besoin.
Cette perte est fonctionnelle au régime qui l’a produite car un monde qui n’est plus perçu comme sacré est plus facile à exploiter. Le linguiste Émile Benveniste observe que la racine indo-européenne [ar] désigne conjointement le rituel, l’art, la technique et les conduites politiques**, comme si ces pratiques en apparence distinctes partageaient une même vocation : ordonner un monde irréductible à sa seule description fonctionnelle. Une capacité d’ordonnancement symbolique que la modernité aurait déligitimée.
* Jean-François Lyotard, La Condition postmoderne. Rapport sur le savoir, Paris, Minuit, 1979.
** Émile Benveniste, Le Vocabulaire des institutions indo-européennes, Paris, Minuit, 1969.
Dans La Naissance de la Tragédie (1872), Nietzsche pose que toute culture a besoin de deux forces. L’une dionysiaque, qui expose l’excès et le débordement du réel ; l’autre apollinienne, qui en donne la forme, la mesure, le contour habitable. L’art, le mythe et le rite incarnent ces formes apolliniennes qui sont autant de dispositifs par lesquels une société rend le monde vivable sans en nier la violence. La révolution industrielle, en les détruisant au nom de la rationalité, n’a pas supprimé l’excès dionysiaque du réel, elle l’a laissé sans contenant. Perdre le mythe, c’est perdre Apollon sans pour autant maîtriser Dionysos.
La ville rationnelle n’aurait donc pas aboli le trouble mais perdu les formes qui permettaient de l’habiter.
La ville comme espace de survivances
Aby Warburg forge le concept de Nachleben* - la “survie” des formes - pour désigner la manière dont gestes et formules symboliques continuent de hanter les cultures qui croient les avoir surmontées.
Repris par Giorgio Agamben, ce concept permet de penser la persistance du mythe non comme archaïsme mais comme énergie latente qui traverse le présent à son insu. Dans ses Thèses sur la philosophie de l’histoire (1940), Walter Benjamin ajoute une dimension temporelle à cette réflexion. Selon lui, chaque instant historique porte en lui une faible force messianique**, comme capacité de réactivation de ce qui a rendu invisible. Ainsi, elle permet de concevoir la légende urbaine comme point de contact entre une mémoire collective suspendue et le tissu du présent métropolitain.
Reste à savoir comment ce refoulé travaille concrètement la ville. Trois mécanismes me semblent se dégager pour organiser, chacun à leur manière, le retour de ce que la rationalisation a mis de côté.
* Georges Didi-Huberman, L’image survivante. Histoire de l’art et temps de fantômes selon Aby Warburg, Paris, Éditions de Minuit, 2002.
** Walter Benjamin, Sur le concept d’histoire, in OEuvres III, Paris, Gallimard, 2000 [1940].
L'hyperstition
Le Cybernetic Culture Research Unit* [collectif para-académique actif à Warwick dans les années 1990] emploie ce terme pour désigner une fiction qui, énoncée et investie collectivement, produit les conditions de sa propre réalisation. Elle échappe au partage entre vrai et faux parce qu’elle se rend elle-même réelle.
Dans son ouvrage Technic and Magic (2018), Federico Campagna nomme reality-settings** les critères, le plus souvent implicites, par lesquels une époque décide de ce qui compte comme réel. La ville rationnelle incarne ce qu’il désigne comme technic : un régime où seul ce qui peut être mesuré et mis en mots a droit à une existence légitime. Ce qui échappe à cette mesure n’est pas supprimé pour autant mais il est “mis de côté”. L’hyperstition a cependant la capacité d’y remédier, depuis l’intérieur même du système. Une fiction qui, en circulant, redonne une existence pratique à ce que le langage de la mesure avait déclaré irréel.
* CCRU, Writings 1997-2003, Falmouth, Urbanomic, 2017.
** Federico Campagna, Technic and Magic. The Reconstruction of Reality, Londres, Bloomsbury Academic, 2018.
Le secret
Le mythe rural descend d’une autorité reconnue : les anciens, la tradition, le territoire lui-même. C’est ce partage vertical qui fait ciment social, il isole l’étranger qui n’y croit pas, mais inclut tous ceux qui en ont hérité. La légende urbaine inverse cette direction. Pierre Gisel note que dans la tradition kabbalistique*, la lumière ne vient pas d’un au-delà supérieur mais d’un centre secret et caché. La vérité n’y est pas révélée d’en haut, elle est trouvée en creusant. C’est structurellement la position de celui qui croit à une légende urbaine : il ne reçoit rien d’une autorité, il découvre, seul, une vérité que personne ne lui a validée et qui n’entre dans aucune catégorie instituée.
Le travail du sociologue Georg Simmel permet de préciser ce que cette inversion produit socialement. Dans Secret et sociétés secrètes (1906), il montre que le secret n’appauvrit pas le lien social mais en crée un autre. Il fait exister, à côté du monde visible que tous partagent, un second monde auquel seuls quelques-uns ont accès. C’est précisément cet accès inégal, plutôt que la vérité elle-même, qui constitue la communauté.
* Pierre Gisel, « Gershom Scholem, d’une redécouverte de la kabbale et de ses enjeux », ThéoRèmes, 2022.
La profanation
Dans leur manifeste Revolutionary Demonology (2022), le collectif Gruppo di Nun décrit un rituel tenu sous un pylône électrique déconnecté du réseau, un christ inorganique*. Tant qu’il fonctionne, le pylône est un objet invisible, entièrement absorbé par sa fonction. Il devient visible, une fois coupé du réseau, sans usage. C’est dans cet interstice que le rite s’installe. Agamben parle de profanation**. Il ne s’agit pas de démolir un objet ni de le sanctifier à nouveau mais de lui donner un second usage sans toucher à sa forme. Le pylône reste un pylône. Ce qui change, c’est ce qu’on en fait et ce déplacement, sans reconstruction, suffit à le faire réapparaître.
Gruppo di Nun généralise ce geste à l’échelle urbaine entière, à travers la figure de Remoria : la ville qu’aurait été Rome si Rémus, dans le récit fratricide de sa fondation, avait vaincu Romulus. Elle n’y est pas décrite comme l’opposée de Rome mais comme sa répression, la ville de la dépense contre la ville de l’accumulation. Chaque ville, selon cette lecture, recèle ainsi dans les plis de sa propre géographie une Remoria latente, un usage refusé mais jamais aboli, qui pousse pour que l’inversion advienne.
* Gruppo di Nun, Revolutionary Demonology: A Handbook for the Defeated, Falmouth, Urbanomic, 2022.
** Giorgio Agamben, Profanations, Paris, Payot & Rivages, 2005.
L’architecture comme condition matérielle
Une légende qui décorerait la ville sans toucher à ses reality-settings ne serait qu’une marchandise de plus, un même geste de contrôle. Georges Sorel rappelle que les mythes ne décrivent pas des choses mais expriment des volontés*. Mais qu’est ce que cette volonté engage matériellement ?
Federico Campagna pose que la relation entre matière et architecture va dans les deux sens. Tout comme un type d’architecture exige certains matériaux, un matériau porte déjà en lui un éventail d’architectures possibles. Et, sous chaque vision du monde (cosmologie) se cache le processus concret qui l’a fait naître (cosmogonie). Une croyance ne s’ajoute donc jamais après coup à un bâtiment, comme un vernis, elle est déjà là, dans ses formes, avant même qu’on y installe un rite. Ainsi, l’architecture n’est l’outil actif d’aucun des mécanismes développés précédemment mais leur condition, le terrain où ils s’inscrivent, ou non. Elle laisse subsister des zones d’indétermination, des usages jamais entièrement absorbés par leur fonction assignée.
Profaner la ville rationnelle, c’est reconnaître qu’elle n’a jamais cessé d’être hantée, et renoncer à le lui reprocher.
* Georges Sorel, Réflexions sur la violence, Paris, Marcel Rivière, 1908.
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