Liturgiques Excel-tiques, ou le mythe de la technique
Sirine Ammour
Club ASAP 11
septembre 2026
Temps de lecture : 5 min
Suite à la période de reconstruction et de production de masse, les architectes écopent du mécontentement des Français au moment du choc pétrolier de 1973 : accusés de détruire les tissus anciens, ils sont tenus responsables de la « France moche ».
S’ensuit une série de dispositions juridiques — Loi de 1977, décret sur l’ingénierie, Loi Spinetta — donnant progressivement davantage de place aux ingénieurs et bureaux d’études, et installant une nouvelle hiérarchie des savoirs, où la démonstration, la mesure et le calcul acquièrent une autorité particulière.
A cette méfiance, s’ajoute la crise environnementale actuelle : les enjeux économiques et politiques sont tels que les maîtrises d’ouvrage exigent une démonstration rationnelle et précise. Le raisonnement scientifique, vecteur de « vérité », porte alors une valeur supérieure.
Menacé par une pensée normative et technocratique, fief des ingénieurs, le discours architectural valorisé est celui qui se « compte » : émissions de carbone, consommation énergétique, performance. Le chiffre apparaît alors progressivement comme neutre, bien que sa prévalence s’inscrive dans un ensemble de choix méthodologiques, politiques et idéologiques.
Pour Albert Ogien, sociologue de la quantification, la data est devenu un outil politique opérant, acteur du régime de la performance. Dans La valeur sociale du chiffre, Ogien décrit cette « attitude, le plus souvent irréfléchie, qui consiste à doter le chiffre (tant que personne ne se demande s’il est vraiment objectif ou pas) de trois propriétés : celles d’être vrai, neutre et incontestable ».
C’est précisément ici que la pensée de Roland Barthes éclaire notre propos. Dans Mythologies, Barthes définit le mythe non comme un mensonge, mais comme une «parole dépolitisée» : un système sémiologique second qui vide un fait historique et contingent de sa politicité pour le présenter comme naturel, évident, allant de soi.
Le mythe ne cache rien, il déforme ; il transforme l’histoire en nature. Or que fait le discours techniciste sinon exactement cela ? La technique devient un langage-objet que l’on croit transparent, alors qu’elle est déjà un métalangage idéologique : celui de la performance et du néolibéralisme.
La figure de Philippe Rahm illustre ce mécanisme. Son livre Histoire naturelle de l’architecture réécrit l’histoire de la discipline à travers un prisme unique : le climat. Champ lexical scientifique, regard ultra-pragmatique, ton démonstratif, Philippe Rahm se façonne un personnage qui ne vacille pas, toujours prêt à dégainer un pourcentage ou deux pour prouver, exister, sans nuance. Un prophète est né.
Dans un interview de la revue Urbanisme, l’architecte suisse anéantit l’héritage théorique en questionnant « pourquoi faut-il encore que nos moyens soient géométriques, symboliques, métaphoriques ou formels », pour affirmer ensuite qu’il peut « dessiner un plan de bâtiment ou de ville reposant sur la convection, à partir d’une étude des vents et des déplacements de chaleur ».
Or en affirmant vouloir s’affranchir du référentiel, de l’héritage culturel et du symbole, Rahm ne sort pas du mythe : il en produit un nouveau, avec son esthétique propre : le bleu et le rose, les diagrammes sensibles, des carrés arrondis et des espaces blancs, aseptisés. C’est là tout le paradoxe barthésien : le discours qui prétend échapper au mythe par la science en devient lui-même un, séduisant, cohérent, total.

Ce mythe, en outre, ne se contente pas de représenter le réel : il tend à le produire. En ce sens, la technique fonctionne comme une hyperstition — une fiction qui, à force d’être crue et répétée dans les labels, les normes, les certifications, finit par se rendre réelle et par façonner effectivement nos bâtiments et nos comportements. Le rite postmoderne qu’institue ce mythe n’est donc plus religieux mais calculatoire : audits, simulations, tableurs, deviennent les nouvelles liturgies, les technocrates leurs officiants, et l’usager un simple paramètre à optimiser.
Le monde techno-capitaliste tend à répondre à la crise écologique par davantage de contrôle technique, favorisé par les logiques néo-libérales. Suivant Barthes, il ne s’agit pas de rejeter le chiffre, mais de le démythifier : rappeler qu’il est un choix, non une nature.
Pour retrouver une légitimité perdue (?), nombre d’architectes semblent aujourd’hui vouloir répondre à la parabole de Reyner Banham, celle d’une « tribu idéale de parfaits rationalistes » qui « considérerait la quantité de bois disponible, ferait une estimation de la météo probable de la nuit — humide, battue par les vents ou froide —, et disposerait de ses ressources en bois en conséquence ».
Mais évitent-ils la conclusion de Banham affirmant qu’« une véritable tribu, héritière de prédispositions culturelles ancestrales, ne ferait bien sûr rien de tel » ?
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